"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars
[Mise à jour du 14/11/2012 : J'ai modifié le titre de ce texte, ainsi que le nom de la jeune femme, afin d'éviter tout malentendu avec des personnes réellement existantes]
La nuit prend le Chari et elle m'enveloppe aussi.
Séraphine me parle de son désir de partir en France. Antoine, Antoine Tonel lui a promis de lui offrir un engin(*) et de la faire venir en France et de l'inscrire dans une école de mannequinat. Car Séraphine est très belle, et Antoine Tonel, qui est colonel, a beaucoup d'imagination.
Séraphine est vraiment très belle et je me sens troublé d'être assis à côté d'elle, que je connais à peine, dans notre rue bercée par la crécelle nocturne des grillons et les effluves de son parfum.
Antoine lui a dit qu'elle est vraiment très gentille aussi, Séraphine dit qu'il est très gentil pour elle. Et Séraphine rêve à la France comme elle regarderait un bateau longer l'horizon en imaginant qu'il l'emmène pour une croisière éternelle de rires, de musique, et de lumières. Vive la France, bordel !
Séraphine rumine l'ennui de son rêve et voit passer les jours qui finiront par emporter sa beauté. Mais Antoine ! Il ne te mènera jamais en France, Antoine ! Tu es une très belle femme et quel homme ne désirerait se réveiller à côté d'une aussi belle femme ? Et si vraiment Antoine est amoureux de Séraphine, qu'il l'emmène en France et se prépare à être malheureux. Parce que Séraphine lui filera entre les doigts à la première occasion. Mais s'il ne t'a jamais touchée, qu'il t'emmène et te paie une école de mannequinat – et le quotidien qui va avec – sans rien attendre en retour, alors Antoine est un saint. « Et tes filles, tu les emmèneras avec toi ? »
Séraphine répond au téléphone d'une vois traînante, puis reprend notre conversation. Elle ne parle pas trop mal français et laisse parfois de longs silences après mes questions. Parfois elle ne répond pas d'ailleurs. « Et tes filles, tu les emmèneras avec toi ? » …
Elle a retiré le voile qui lui couvrait la tête, allongé les jambes sur le tabouret posé devant elle et découvert ses épaules. Elle sent bon Séraphine, et dans la pénombre éclairée un peu plus loin par une ampoule maussade je devine son visage qui ne traduit aucune émotion, captivant et muet comme une mer étale, fatigué de lutter, fatigué de rêver, fatigué d'être belle.
Le regret plane en moi devant ta beauté silencieuse et suave, de ne pouvoir y croire, de ne pouvoir te détromper. De ne pouvoir te dire ni « reste » ni « pars ».
(*) On utilise le terme engin ici pour désigner les motos.