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"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars

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2 octobre 2012

Je remarque sur le mur de la cabine un plan de l'avion qui nous emporte vers Addis Abeba, mon escale sur la route de N'Djamena, et me reviennent les images des livres d'Histoire représentant les plans des navires négriers et la façon d'y entasser les esclaves. Dans ce petit avion saturé de monde, les places sont inconfortables et les hôtesses jolies. Mais leurs sourires n'occulte pas que tout est fait, à bord, pour tenir le maximum de monde dans le minimum de place. Nous sommes gouvernés par la technique – la rationalisation du réel, et quelque charmantes que soient ces jeunes femmes, elles ne sont qu'un joli masque placé sur les impératifs de rentabilité. N'en sont-elles pas d'ailleurs, non le masque, mais le visage ? La petite sœur de la Charité, éthiopienne également, soupire discrètement en cherchant une position, tandis que je subis les ruades de mon voisin de devant qui essaie d'accentuer ainsi l'inclinaison de son siège, afin de pouvoir dormir son saoul. « Enjoy your flight » !

A l'enregistrement des bagages, j'ai eu l'impression de plonger directement dans ce continent où je vais vivre désormais pendant deux ans. Congolais poussant des chariots énormes, chargés de paquets enveloppés dans des mètres et des mètres de film plastique. Déménagement ou stocks destinés à être vendus à destination ? Démesure.

Consignes de sécurité à bord données en éthiopien et en anglais – c'est une belle langue l'éthiopien – par le biais d'une vidéo projetée sur un écran sans âge, avec des pixels qui frisent, trahissant un projecteur ayant déjà trop vécu.

Et nous décollons. Au revoir la France !

Loin au-dessous de l'appareil, les lumières de Paris et de sa banlieue se déploient comme le réseau d'une toile d'araignée prise de rosée. Plus nous gagnons en hauteur, plus le spectacle est fascinant. On dirait parfois de ces dessins réalisés sur des hectares à destination du ciel – divinités ou extra-terrestres. La Tour Eiffel, Messieurs-dames ! Et quelques méandres de la Seine qui font un lacis d'ombre bordé de points lumineux.

Puis, maintenant, les nuages et nous passons à travers. Nous naviguons à leur surface comme un navire sur l'eau. Je me sens porté par les rêves de nos ancêtres, par la respiration d'un monde qui pousse en gonflant nos voiles. Par le souvenir de tous ceux qui nous attendent. Par la respiration de tous ceux que je quitte, par des rêves innombrables. Et comme au fond de l'eau, on aperçoit au fond des nuages encore le réseau des villes et des routes.

Ces réseaux de lumières forment les constellations inversées sur lesquelles nous fixons notre cap. Comme s'il était possible de déchiffrer dans ces tracés les signes familiers d'un zodiaque fait à la main, à même le sol, et d'y lire quelque prémonition d'un destin inscrit dans le mystère de ces points. Une géomancie en lumière.

Et la lune veille sur nous.

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