"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars
[Ce récit m'a été raconté par une personne qui a assisté à toute la scène, étant de passage dans le village dont il est question.]
Dans un village kado (ou karo) de la région de Pala, dans le Sud, une jeune fille d'une douzaine d'années, dont les parents se sont absentés, est tombée malade. Tout le monde s'empresse d'apporter paracétamol et nivaquine, mais rien n'y fait. La fille crie, s'agite et sa crise s'intensifie.
On fait alors venir un guérisseur. Il commence à asperger d'eau la jeune fille, et celle-ci se met soudain à expliquer qu'une vieille femme du village lui a volé son âme et l'a emprisonnée sous la dalle d'un puits. Et « Ca pèse ! Ca pèse ! » Tout le monde s'enquiert alors de la vieille sorcière.
Les parents de la fille sont arrivés entre-temps et partent eux aussi en quête de cette vieille femme. Cette dernière, probablement alertée de ce qui la concerne, était en train de quitter le village au prétexte d'aller chercher du bois, en emportant une hache. On la rattrape, la ramène au village, et on lui demande de s'expliquer et de lever la malédiction qui emprisonne la fille.
Elle s'approche du puits en question, s'accroupit et fait le geste de retirer quelque chose de dessous la dalle. La jeune fille continue de s'agiter et crier, en expliquant que ce n'est pas son âme qui a été ainsi libérée, mais celle d'une autre femme qui était par dessus la sienne, et « ça pèse toujours ! ». La vieille femme recommence le même geste, et la jeune fille répète la même chose : son âme est toujours prisonnière, c'est encore l'âme d'une autre femme emprisonnée par la vieille au-dessus d'elle qui vient d'être libérée, mais elle, son âme est toujours retenue sous la dalle. La vieille femme refait encore une fois le même geste de retirer quelque chose de dessous la pierre du puits. A l'instant, la jeune fille est rétablie et déclare que cette fois-ci, c'est bien son âme qui a été libérée. La sorcière avait capturé les âmes de ces trois femmes dans ce même trou sous le puits et celle de la fille était emprisonnée sous les deux autres. Si la petite était morte, la seconde femme emprisonnée aurait connu la même issue en se retrouvant en-dessous de l'autre, et ainsi de suite.
Alors, la vieille sorcière prépare la bouillie, qu'elle offre à la jeune fille en signe de réconciliation, et toute l'histoire s'arrête là.
L'explication de son attitude serait que la jeune fille avait un caractère trop obstiné et une voix perçante (elle chantait très bien, apparemment, et à tue-tête), et que, peut-être, cela aurait excité la colère de la vieille, excédée par son entêtement. Cette jeune fille vit aujourd'hui à Pala.
La personne qui m'a relaté cet épisode m'a également expliqué ceci à propos de certains rêves.
Chez les Kéra, comme partout dans le monde, on accorde une grande importance aux rêves.
Si l'on rêve de quelqu'un (une personne réellement existante) qui, dans le rêve, nous écrase, nous querelle, ou cherche à nous faire du mal, cela peut mal tourner. En effet, si dans le rêve on réussit à s'échapper ou que l'agresseur ne parvient pas à nous atteindre, on s'en tient là, car cela signifie que la personne que l'on a vue ne peut pas nous nuire. En revanche, si l'on rêve que l'on est dominé par l'autre, et surtout si le rêve se répète avec à chaque fois des signes de la supériorité de l'autre dans la confrontation, alors cela signifie que la personne dont on a rêvé nous veut vraiment du mal et il faut conjurer cette malédiction, car cela est perçu comme une menace certaine de maladie ou d'un malheur plus grand encore.
On rassemble alors les membres de la famille et l'on va rendre visite à la personne vue dans le rêve. Si celle-ci présente des excuses et admet qu'il y a tel ou tel problème, qu'elle a eu telle ou telle intention, et qu'elle sert la bouillie à ses visiteurs et à la personne qui a rêvé, alors on s'en tient là. Mais parfois, cela peut aller jusqu'au meurtre de la personne ainsi accusée, afin de résoudre l'affaire et d'éliminer la menace. Ces pratiques de mise à mort à cause des rêves sont désormais officiellement interdites, mais il y a eu un arrangement récent dans la région de Pala, d'après ce que j'ai compris, entre le gouverneur (ou le préfet) et le chef traditionnel (je me trompe peut-être sur les titres exacts), afin d'autoriser que, dans ce genre de situation, le coupable – c'est-à-dire la personne dont on a rêvé de la façon décrite – soit chassé du village. On fait alors tomber le toit de sa maison et cela lui signifie clairement qu'il doit quitter le village.