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"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars

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20 octobre 2012

Je suis assis sur une chaise devant le portail et je participe ainsi à la vie du quartier. A Farcha, je me sens chez moi. La vie y est plus calme qu'en centre-ville, moins anonyme, et mes relations avec le voisinage commencent à devenir familières.

Il me semble que, même rude, la vie s'écoule paisiblement. Il faut savoir prendre le temps de s'arrêter, parler, être là simplement, parce qu'il n'y a rien de plus urgent que d'être là où l'on est, de prendre ce qui vient. Quelqu'un que je n'ai jamais rencontré auparavant m'arrête dans ma marche et me demande comment ça va. Des voisins enjambent la rue pour venir parler de tout, de rien, du Tchad, de la France, du Cameroun, de la vie quotidienne et des événements du monde. Dans les cours des concessions, des femmes s'affairent sans hâte. Les hommes généralement travaillent en ville, ont des activités commerciales dans le quartier, ou parlent ensemble le long des murs des concessions. Les enfants jouent dans la rue, lorsqu'ils ne sont pas scolarisés, et ils me saluent au passage, ou me dévisagent avec un mélange de curiosité et d'inquiétude.

Je n'oublie pas que la vie est précaire et les ressources modestes, que les tâches domestiques reposent sur les femmes, qui assument beaucoup de charges. Les hommes aussi, pourtant, ont leur part de labeur, et c'est sur leur salaire, souvent maigre et âprement gagné, que repose la vie de la maisonnée, qui compte de nombreuses personnes. N'empêche, on prend le temps de faire ce qu'il y a à faire, au quotidien, parce qu'il n'y a rien de plus urgent. Cela laisse la place à l'imprévu.

Ce qui me paraît enviable – depuis mon point de vue occidental sans doute – dans cette aptitude à prendre le temps de vivre au jour le jour et à y trouver son compte – les gens d'ici le disent, du moins – se paie d'une précarité de plus en plus grande, parce que les modes de vie se modernisent et demandent des ressources de plus en plus importantes. La modernisation de l'économie génère ainsi une situation paradoxale, car au motif de la croissance, elle amène une augmentation du coût de la vie, créant ainsi l'obligation de s'enrichir pour subvenir aux besoins du quotidien, et cela se paie, de plus, du temps que l'on a pour les choses – et en particulier les choses vitales. Elle dépossède finalement les humains des moyens de leur subsistance, en leur imposant de s'insérer dans un marché du travail qui n'a pas de place pour eux et qui leur retire la possibilité d'être autonomes. On peut être pauvre et avoir les moyens de subvenir à ses besoins. Il me semble que c'est une forme de dignité, de liberté, voire de sagesse. La pauvreté n'est pas la misère. Or, l'économie moderne refuse la pauvreté en promouvant une richesse universelle – et théorique. Je repense à ce slogan de la Banque Mondiale : « Un monde sans pauvreté ». Un monde sans pauvres ? Un monde sans temps pour vivre ? Un monde repus ?

Je suis convaincu que la croissance économique n'abolira jamais la pauvreté. Bien au contraire, elle renvoie les pauvres à la périphérie du monde, toujours plus lointaine. Et en entretenant le mythe d'une équité immanente au système, elle dispense les humains d'avoir le souci les uns des autres et de s'entraider, car elle suggère que la somme des enrichissements individuels – et individualistes – retombera un jour en pluie sur les pauvres. Plus encore, elle moralise la pauvreté et la richesse, en faisant de celle-ci l'indice de la responsabilité et de la valeur personnelle, et de la première le signe de la paresse et une malédiction. Je lisais ce matin, sous la plume d'un écrivain tchadien : « Là où la faim tue une personne, le « bidine » (joie exagérée, ripaille à fond la caisse) en tuerait dix, cent, mille. » (Ali Abdel-Rhamane Haggar, Hadjer Marfa-Ine ou La montagne de l'hyène). Il n'y a pas d'issue économique à la pauvreté sauf à détruire l'humain. Je veux dire : l'humanité concrète.

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