"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars
Lundi 4 mars, à trois heures du matin, la sonnerie de mon téléphone me tira d’un mauvais sommeil. Après un dîner en ville, je logeais, cette nuit-là, au CCU de Sabangali. Florent, résident du CCU de Farcha était à l’autre bout : « Vous avez appris la nouvelle ? – Quelle nouvelle ? – Ah ! Alors vous ne savez pas ? » Je ne savais pas, mais j’avais compris en entendant le téléphone sonner. J’avais quitté Joël en fin d’après-midi, sur son lit d’hôpital, toujours luttant dans un comas qui ne donnait pas de signes d’évolution positive. Au contraire. Depuis trois jours, la respiration restait heurtée, violente malgré des accalmies, et chaque inspiration semblait arrachée dans une substance compacte. Les crispations du premier jour s’étaient calmées pourtant, mais l’espoir initial laissait place à une inquiétude grandissante. La famille était là, les amis aussi, nombreux, et beaucoup ne pouvaient retenir leurs larmes en sortant du pavillon des urgences.
Ce jeudi-là, Brigitte venait de quitter le CCU de Farcha après avoir versé les salaires et les bourses d’étude. L’enveloppe destinée à Joël attendait dans mon bureau et j’avais envoyé Florent chercher des bières pour nous rafraîchir et fêter cette échéance toujours bienvenue, en compagnie d’un voisin. La bière de Joël attendait donc dans le sac, et je lui avais mis un SMS pour lui demander à quelle heure il pensait arriver.
Nous avions presque vidé notre bouteille lorsque Florent remarqua, en même temps que moi, une silhouette sombre franchir le seuil du CCU, et faire aussitôt demi-tour pour disparaître dans la rue. Nous n’avions pas eu le temps de reconnaître ce visiteur sombre et fugace, et fûmes tous deux surpris de cette brusque intrusion. Cinq minutes plus tard, un voisin fit son entrée et nous annonça que Joël avait connu l’accident devant la présidence. L’une de ses tantes venait de l’appeler pour l’avertir qu’il avait été admis au pavillon des urgences de l’Hôpital Central, où il restait dans un état grave. Elle-même ne connaissait pas Joël personnellement, d’ailleurs, mais on l’avait contactée car on avait retrouvé sa carte de visite sur lui, et c’était le seul numéro qu’il était possible de joindre, son téléphone étant verrouillé.
Nous restâmes abasourdis, avec cette nouvelle sur les épaules. Que faire ? Qui prévenir ? J’appelai Brigitte, puis Manira, la responsable de la Bibliothèque Universitaire du CCU de Farcha, qui accourut, ainsi qu’un ami de Joël, résidant dans le quartier et susceptible d’avoir des contacts avec la famille. Manira put avertir une tante de Joël, voisine de sa concession. Elle eut également la présence d’esprit de penser à regarder sur la carte d’abonnement de Joël, qui était conservée à la bibliothèque, car celle-ci portait le nom et le numéro de son tuteur, un oncle en l’occurrence. La nouvelle ensuite circula très rapidement.
On entend souvent que la famille africaine est très complexe et pour ainsi dire sans limite. C’est effectivement le cas, et c’est le genre d’occasions dans lesquelles on constate à quel point cette réalité joue un rôle essentiel dans la société. L’étendue des ramifications familiales permet à la fois une circulation extrêmement rapide des informations, et une entraide immédiate. En effet, même si la désignation de tante, oncle, cousin, etc. concerne quelqu’un d’éloigné en termes de parenté, elle repose sur une connaissance et reconnaissance mutuelles à titre de membres d’une même famille. Cela crée des obligations et une communauté d’intérêt, car on reconnaît dès lors comme sien quelqu’un qui peut être éloigné par le sang ou la distance géographique.
Manira, Florent et l’ami de Joël que j’avais contacté enfourchèrent une moto et filèrent aux urgences. Je restai seul à la concession avec un voisin. Il était peut-être vingt heures ou vingt-et-une heures. L’accident, comme nous l’apprendrions plus tard, avait eu lieu vers dix-neuf heures trente, et Joël avait été emporté à l’hôpital par le chauffeur qui l’avait renversé, ce qui est à remarquer car beaucoup de conducteurs responsables d’accident se contentent de poursuivre leur route. La violence du choc fut énorme, la moto en pièces et l’avant de la voiture côté chauffeur enfoncé. Le chauffeur lui-même souffrait paraît-il de la nuque. Quand à Joël, il avait de nombreuses blessures. Fracture du fémur gauche, fracture du péroné droit, blessures sur tout le corps et, le plus préoccupant, traumatisme crânien. Le soir de son arrivée aux urgences, au bout d’un certain temps, il avait repris connaissance et reconnu les personnes présentes, puis proféré quelques paroles, incohérentes certes, mais ce réveil et cette lucidité parurent de bon augure aux médecins. Il fallait pratiquer un scanner, mais on pouvait compter sur une reprise de conscience prochaine. On lui avait administré un sédatif pour soulager ses souffrances, et il ne restait plus qu’à attendre. Joël resta ainsi à lutter pendant trois jours. Le terme d’agonie fait référence en grec à la notion de lutte. C’est bien le terme qui s'applique ici. Lutte corps à corps avec la mort.
Lundi 4 mars à trois heures du matin, la sonnerie de mon téléphone me tirait d’un mauvais sommeil, et je compris que Joël nous avait quittés.
Je ne m’étendrai pas ici sur les urgences de l’Hôpital Central de N’Djamena, ni sur la place mortuaire, ni sur l’enterrement. Je pense que, malheureusement, j’aurai d’autres occasions d’en parler. La mort est bien proche dans ce pays, et elle frappe à l’aveugle. Je ne parlerai pas de tout cela car, avant tout, j’ai perdu un ami, un frère.
Avant même mon arrivée à N’Djamena, j’avais eu l’occasion d’échanger par mail avec lui, et déjà nous avions été tous deux frappés par nos points communs. Peinture, informatique, et certains traits de caractère que nous découvririons en faisant réellement connaissance. Malgré la différence d’âge, ou peut-être à la faveur de celle-ci, j’ai plusieurs fois eu le sentiment que nous discutions comme deux frères. Joël m’a accueilli à mon arrivée à Farcha, il me fit parcourir les concessions de la rue le soir de mon arrivée pour me présenter aux voisins, et nous avons cohabité au CCU pendant cinq mois. Il aurait eu 27 ans à la fin du mois et bouillonnait de projets en tous sens. Je pense que dans les jours prochains, lorsque j’entendrai le moteur d’un engin à la porte du CCU, je m’attendrai encore à voir Joël arriver après sa journée à la faculté, qu’on prendra peut-être une Gala en parlant de tout et de rien, de choses importantes ou de broutilles. La mort frappe à l’aveugle, et elle fauche en plein vol quelqu’un à qui l’avenir était encore largement ouvert, et qui y allait avec entrain.