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"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars

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Remise de dot

Ce matin-là, j'ai revêtu ma tenue des jours de fête. Cravate, veste, chaussures noires – et ceux qui me connaissent savent combien j'apprécie la cravate – pour ma première invitation à une fête familiale, la remise de dot d'un voisin à la famille de sa future femme.

Rémi, que tout le monde au quartier appelle Ngandi, est le premier voisin que j'ai rencontré à mon arrivée à Farcha, avant même mon installation dans mon logement. Doué d'un humour débordant et communicatif, il m'a dès ce soir-là interpellé à sa façon, provocante et amicale. Derrière cette façade parfois exubérante se montre quelqu'un d'attentif et de bienveillant. Il fait partie, avec sa famille, de ces habitants arrivés au quartier de Farcha après avoir été déguerpis du quartier « Jardin d'essai », où des bâtiments d'entreprises ont pris la place des maisons. L'un des résidents du CCU, qui le connaît depuis l'époque où ils vivaient là-bas, me racontait que, enfants, ils marchaient longtemps pour se rendre à l'école, et les gamins qu'ils étaient oubliaient leur ventre vide ou la fraîcheur de la nuit à la saison froide en écoutant les élucubrations débridées que débitait Ngandi.

Ce jour-là, donc, la famille de Ngandi célébrait la remise de dot.

Une semaine auparavant, un pli m'avait été remis, m'invitant à participer matériellement ou financièrement, à l'événement. J'avais donc versé ma contribution modeste, comme beaucoup d'invités, destinée à partager les frais de la fête, toujours énormes.

A huit heures, j'arrivai donc à la concession voisine. On m'offrit un siège, parmi les invités déjà arrivés, afin de patienter jusqu'au départ, en principe imminent. On nous apporta un plateau chargé de pain et de tripes en sauce. Une jeune fille de la famille passa parmi nous avec la sacane(1) et nous attaquâmes le plat. Inutile de dire que, après le café du matin accompagné de la « bouillie » qui compose mon petit déjeuner habituel, ce repas ne m'est pas apparu absolument nécessaire, mais on ne refuse jamais une invitation à manger, et les tripes à huit heures, c'est bon et ça tient au corps.

Les invités arrivaient les uns après les autres. Le futur « marié » ainsi que les responsables de l'organisation, commencèrent à montrer des signes de nervosité. Ils avaient réservé des bus pour convoyer tout le monde jusqu'à Amtoukoui, à l'opposé de N'Djamena, chez la belle famille, et pour cause de déviation en raison d'un événement officiel, ceux-ci tardaient. Or, il fût malséant d'arriver en retard là-bas et de faire attendre la famille de la « fiancée »(2).

Au bout d'un long moment, cinq minibus Toyota débouchèrent au bout de la rue en klaxonnant et vinrent s'arrêter à hauteur de la concession. Tout le monde alors s'attroupa pour monter dans les véhicules. Les premières à s'installer furent les femmes et les jeunes filles qui portaient les présents destinés à la mariée et à la belle famille : chaussures, savonnettes, crèmes, bâtons de rouge-à-lèvres, basins, nourriture, casiers de sucreries(3), … portés sur la tête ou dans les bras. Puis les invités suivirent et une fois bien remplis, les bus s'ébranlèrent, animés des youyous des femmes, dont certaines s'assirent aux fenêtres pour faire connaître à tout N'Djamena l'événement – ce qui leur valut en cours de route, à hauteur du palais présidentiel, une remontrance de la part du chef de cortège, soucieux j'imagine que la traversée de N'Djamena soit discrète et digne. Ngandi, quant à lui, ne participait pas au convoi, et il resta à la concession familiale(4).

Traverser N'Djamena prend toujours du temps, surtout lorsqu'on est obligé de passer par le Marché Central, puis celui de Dembé, fort populeux, et plus encore lorsqu'un événement officiel impose une déviation. Nous parvînmes au bout d'une grosse demi-heure à Amtoukoui, le convoi s'étant passablement distendu. Les minibus stoppèrent devant une concession et l'on commença à descendre des bus, femmes et présents en tête. Mais l'information circula soudain que ce n'était pas la bonne concession, et tout le monde remonta pour aller un peu plus loin. Manifestement, la belle famille avait choisi de recevoir dans une concession probablement plus symbolique, ou simplement plus spacieuse, et ceux qui pensaient connaître l'adresse n'avaient pas eu toutes les informations.

Arrivés cette fois-ci à la bonne adresse, nous redescendîmes des bus, et les représentants du marié, famille et amis, reformèrent le cortège, musiciens et danseurs ouvrant la marche en jouant la musique traditionnelle, suivis par les femmes portant les cadeaux, puis tout le reste des invités. Cette musique typique de leur « ethnie » consiste en une cadence obsédante de sifflets produits grâce à de petits tuyaux dans lesquels les hommes soufflent alternativement, chacun produisant une note unique, un peu sur le principe de la flûte de pan. Les musiciens-danseurs portent également chacun un couteau de jet, qu'ils utilisent parfois au cours de la danse en les entrechoquant. Les tam-tams les accompagnent, et les youyous des femmes se mêlaient à cet ensemble quelque peu tapageur. Nous pénétrâmes ainsi dans la cour de la concession, entourés des curieux du quartier. La cour avait été aménagée pour l'occasion avec des chaises, des nattes, ainsi qu'un grand canapé où les personnalités majeures de la cérémonie étaient assises. Les nattes étaient occupées exclusivement par les femmes et jeunes filles de tous âges, dont les tenues multicolores donnaient à la fête sa beauté.

La cérémonie commença, lorsque tout le monde fut installé, par le discours d'un oncle de la mariée, officiant désigné par la famille pour diriger la cérémonie. Il formula d'abord des excuses car la technologie faisait défaut ce jour-là, la sono prévu étant inopérante (coupure de courant probablement). Il prononça des paroles de bienvenue à l'adresse de la famille du marié et des invités nombreux, puis présenta les deux oncles de la mariée qui allaient recevoir et compter la dot. Avant cela, il convenait de prier et un ancien s'avança pour s'adresser à Dieu dans sa langue, et chacun participa à l'oraison par son recueillement.

Le moment principal était arrivé et l'on sentait bien que chacune des personnes présentes frémissait intérieurement d'impatience dans l'attente de cet acmé. La famille de Ngandi présenta la dot, sous la forme de liasses de billets de mille et deux mille francs, et l'oncle qui avait été désigné compta, assis sur le sol face aux représentants du marié, avec à côté de lui le deuxième oncle chargé du même office. Cela prit longtemps, car les coupures étaient petites et les liasses épaisses. Alors, il annonça le montant au maître de cérémonie qui le répéta à haute vois à toute l'assemblée : trois cent mille francs. Celui qui avait compté fit néanmoins savoir que, pour sa peine – il avait mis près de dix minutes à compter – il prélevait pour lui-même vingt mille francs sur la somme totale. La famille de Ngandi abonda donc la dot de vingt mille francs supplémentaires, afin que la somme finale fût bien celle prévue. Tout le monde fut donc très content.

La dot était acceptée, ce que le maître de cérémonie énonça à haute voix, et des cris de joie éclatèrent. Alors, la porte de l'une des pièces de la concession s'ouvrit, et deux jeunes filles parurent. L'amie de confiance de la mariée vint à l'endroit où la dot avait été comptée, accompagnée d'une autre « suivante ». A son tour, elle se pencha sur le sol et effeuilla les liasses. En émissaire de la mariée, elle venait prendre connaissance de la dot et de la décision de la famille. La mariée était en effet restée avec d'autres jeunes filles et femmes – amies et parentes – à l'intérieur pendant toute la cérémonie et l'on apercevait à travers la moustiquaire de la porte le visage de quelques unes d'entre elles qui en suivaient le déroulement à la dérobée. L'amie de confiance de la mariée rentra, probablement pour lui apporter les informations attendues, puis elle revint auprès des cadeaux qui avaient été apportés par la famille du prétendant. Symboliquement, elle ne prenait pas la dot elle-même, mais un présent spécialement préparé pour la mariée, consistant en un édifice soigneusement agencé de calebasses remplies de divers ingrédients et aliments, qu'elle emporta à l'intérieur. Les autres femmes lui emboîtèrent le pas en emportant dans la maison, avec une certaine frénésie, les nombreux présents offerts par Ngandi. L'alliance entre les deux familles était donc scellée. Néanmoins, il fut annoncé que, conformément à la tradition, la dot ne termine jamais et qu'il faudrait, à l'avenir, y ajouter deux cent mille francs supplémentaires.

Le père et la mère de la mariée, qui étaient dans l'assemblée, furent invités à s'approcher du maître de cérémonie pour être présentés à tous, et le père formula des paroles de remerciement et de satisfaction. A son tour, la famille de Ngandi présenta les frères et oncles qui la représentaient à l'assemblée et exprima sa satisfaction. Enfin, de même que l'on avait commencé par une prière, Jean, le frère du marié, pasteur de son état, prononça une longue oraison que tout le monde écouta avec le même recueillement qu'au début.

Ainsi s'acheva la cérémonie, et chacun sortit en félicitant les parents et les oncles de la jeune femme. Les musiciens reprirent leur danse en quittant la concession, au son des sifflets, des tam-tams et des youyous. Tout le monde remonta dans les bus, et nous regagnâmes Farcha. De nouveau, la route du retour nous obligea à maints contournements et au bout de près d'une heure, nous arrivâmes finalement à la concession de Ngandi, où celui-ci avait passé tout le temps, en compagnie de quelques voisins. Dès la descente des minibus, la musique, les danses et les youyous reprirent de plus belle et nous pénétrâmes dans la concession en un cortège plutôt désordonné.

Nous fûmes invités à nous installer, les hommes et quelques femmes dans des chaises, la plupart des femmes et jeunes filles sur les nattes disposées dans la cour. Des tables basses furent apportées, tandis qu'on nous servait de l'eau pour nous désaltérer de la chaleur et de la poussière de la route. Les jeunes filles passaient parmi nous avec les sacanes, et de grands plateaux furent posés sur les tables, par groupe de sept ou huit personnes. Le repas, préparé par la famille de Ngandi consistait en un plat de riz accompagné de viande en sauce et de patates douces.

Une fois que tout le monde eut bien mangé, une agitation parcourut la concession, et un attroupement se forma à l'entrée. Une cohorte de jeunes filles arrivait, portant une multitude de plats, de récipients et de victuailles, venant de la maison de la belle famille qui offrait ainsi à son tour le repas. Plateaux et marmites furent donc amenés en procession jusqu'à la cuisine afin d'être à leur tour servis aux invités. Chants et danses recommencèrent, tandis que l'on apprêtait les mets.

Puis, de nouveau, les invités se lavèrent les mains, se groupant autour des tables basses, et les plateaux furent déposés : sauce longue, sauce à la viande, petits pois et viande hachée, poisson pilé avec des condiments en pâte odorante, crêpes, boule, pain, piment, … c'était copieux et savoureux.

Ce second repas terminé, quelques personnes, surtout parmi les jeunes, tentèrent de solliciter des danses, mais déjà les invités se levaient et commençaient à partir. D'autres, en revanche, arrivaient seulement et s'attablaient aux places libres où de nouveaux plateaux leur étaient servis. Cependant, la concession se vidait peu à peu, et il ne resta bientôt plus que les membres de la famille et quelques amis. Vers quinze ou seize heures, l'essentiel de la fête ce jour-là était terminé. Néanmoins, la fête qui suit la remise de dot dure plusieurs semaines, voire un mois, et les invités et visiteurs continuent de venir rendre visite à la famille et au marié pendant les jours suivants.

Je retiens de cette journée une impression complexe et fascinée de couleurs, de bruits et de saveurs. C'était la première fois que je traversais le décor pour participer à un événement familial, et un pan de voile s'est soulevé, me laissant apercevoir du Tchad quelque chose de plus intime et de plus humain, qui s'étoffera au fil des mois.

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Notes :

(1) La sacane est un objet omniprésent en Afrique, et désigne une sorte de récipient en plastique, dont la forme évoque une théière, et qui sert à se laver les mains avant et après le repas, que les musulmans utilisent pour se laver les mains, les pieds et le visage avant d'aller à la prière, et que beaucoup de tchadiens utilisent pour aller « à la douche » – mais pas tous les tchadiens, le maître de cérémonie, dont il sera question plus bas, ayant expliqué notamment que, dans leur ethnie, cette dernière utilisation de la sacane n'est pas courante et prête même à plaisanterie.

(2) Je mets des guillemets ici (je ne les mettrai plus dans la suite du texte) pour indiquer que ces termes sont impropres, mais que j'ignore la façon dont on nomme les futurs mariés. La remise de dot est en principe le préalable au mariage, mais Ngandi m'a expliqué que, surtout pour des raisons de coût – le mariage coûte encore plus cher que la remise de dot – il ne se marierait probablement pas. Du coup, la remise de dot tient en ce cas plus ou moins lieu de cérémonie d'officialisation de l'union du couple. C'est pourquoi le terme de « marié » ou « fiancée » me paraissent finalement assez adéquats, même si ce n'est, en toute rigueur, ni l'un ni l'autre.

(3) On appelle ici sucrerie les boissons non alcoolisées du genre soda, Coca Cola, etc.

(4) La remise de dot est en effet un événement qui concerne les deux familles, mais l'homme et la femme impliqués par cette cérémonie n'y participent pas eux-mêmes. Le jeune homme reste à la concession familiale, et la jeune fille demeure dans une pièce à l'intérieur de la maison de sa propre famille, entourée de ses amies et proches parentes.

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