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"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars

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Voyage à Moïssala, du 26 décembre 2012 au 1er janvier 2013

En parcourant les photographies que j'avais prises à Moïssala, je remarquai sur l'une d'entre elles mal cadrée, là, à gauche, le ventre ballonné de cet enfant presque nu. L'évidence de la misère, devant ces images infirmes au regard de l'intensité vécue pendant cinq jours, m'a alors giflé avec l'objectivité plane d'une vision cyclopéenne. Cette misère que je n'avais pas vraiment vue, pas vraiment reconnue, était pourtant bien là quand nous arpentions les chemins de Maïkolo, mais dérobée au regard derrière un accueil et une disponibilité entière des personnes que nous visitions. Je suis tenté de me reprocher de n'avoir pas voulu voir. Mais non. Elle n'était simplement pas détachée de ce substrat humain réel, vivant, bien plus riche et digne que ce que le mot de misère peut dénoter.

Vision cyclopéenne, donc, à la faveur de laquelle la misère saute aux yeux et oblitère le monde, la réalité des rencontres. La misère ne dit pas la vie des personnes qui m'ont offert leur hospitalité. Ce n'est qu'un terme qui permet d'objectiver un problème affectant une population, mais on demeure dans le registre du concept. La dignité, peut-être, c'est de ne pas offrir sa misère en spectacle, alors qu'elle terrasse le quotidien, quand les media de masse en font précisément un spectacle, qui entend soulever en nous l'indignation, la colère et la pitié – et l'impuissance, car devant une image. Or, malgré le scandale spectaculaire de la misère, qui se révèle dans l'a posteriori, il me paraît insultant d'en faire un filtre, et de réduire l'autre à sa misère. Mettre en suspens ce jugement sur la situation de l'autre est, je crois, le préalable à toute prétention à « aider ». J'ai le sentiment d'avoir rencontré des personnes pauvres de façon évidente, mais qui n'avaient pas besoin de mon aide. Je n'étais certes pas venu dans leur village pour cela, en l'occurrence, mais en visite, et c'est l'abondance qu'ils ont déployée pour nous accueillir qui m'a frappé avant leur dénuement. Tout donner à l'étranger, au visiteur, alors qu'on manque soi-même de beaucoup, voilà qui tend à renverser le schéma dominant – le schéma du dominant : « la main de celui qui donne est toujours au-dessus de la main de celui qui reçoit », entend-on souvent ici – et qui bouscule nos certitudes sur la pauvreté. Qui donne et qui reçoit ? Comment le don est-il présenté et reçu ?

Me voilà donc penaud devant mes clichés, incapable d'y retrouver la chaleur des mains serrés, la beauté des paysages et la touffeur des sensations éprouvées. Et mes photos me déçoivent comme des ossements blanchis qui témoigneraient d'un temps fugace, autrefois animé et bruyant, désormais livré à l'interprétation du théoricien.

Quelque chose de moi est resté à Moïssala.

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Z
Je me sens moins seul en te lisant. Eh oui, que de fois je fus dépité en voyant mes films et mes photos, bien souvent motivés au départ par le désir de recevoir et de pouvoir continuer à vivre et recevoir une expérience éphémère. Mais on ne peut retenir la vie. <br /> Donc si les images apportent, elles apportent autre chose. Je suis plus reconnaissant pour mes photos ou films quand le temps a passé, comme si c'était du vin. Alors, l'image ressuscite une partie de l'expérience passée. Tu as écrit le 03 janvier, deux jours après ton retour, et les expériences vécues étaient encore bien vivantes en toi... Ou qqch comme ça !
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