"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars
Vers huit ou neuf heures, la suspension arriva enfin, et l'équipage du bus, à savoir le chauffeur et ses deux aides, entreprit de la remonter. Je dirais que tous les passagers, surtout de sexe masculin, se sentirent à un moment ou un autre intéressés par le sujet, observant de près l'opération, donnant parfois des avis, plus ou moins pertinents j'imagine, mais quand un homme sait, il sait. La réparation était en réalité un bricolage ingénieux. Les lames cassées avaient été simplement ressoudées, et une chambre à air pliée et repliée était intercalée entre elles afin d'amortir les chocs et les frottements. Vu la route qu'il nous restait à faire, notamment les kilomètres de piste après Bédaya, je ne donnais pas cher de cet assemblage de fortune. Pourtant, il faut croire aux miracles, car cela tint le coup.
La remise en place de la suspension prit environ trois heures, durant lesquelles nous ne savions pas trop quoi faire. Avec Valentin, nous fîmes les cent pas le long du goudron, ce qui nous permit d'apercevoir quelques singes qui traversaient la route pour aller se réfugier dans les manguiers à notre approche, où ils servirent de cible à quelque chasseur, car on entendit peu après des coups de fusil. Tout un chacun revenait régulièrement observer le remontage qui semblait se dérouler d'une façon un peu hasardeuse et tâtonnante. Régulièrement, un téléphone sonnait, et tandis que la personne répétait que nous étions toujours bloqués à cinq kilomètres après Moundou, elle s'informait de l'avancée de la cérémonie d'ouverture, et nous espérions tous arriver à temps. En réalité, à mesure que l'heure tournait, nos chances s'amenuisaient.
Tout finit en ce bas monde, et la suspension finit elle aussi par être de nouveau en place et fonctionnelle, aux environs de midi. Nous remontâmes dans le bus, auquel il avait fallu remettre une rasade de démarreur pour qu'il se remît en branle, et le voyage reprit son cours. A chaque soubresaut de la route, nous retenions notre souffle, priant secrètement pour que la réparation tînt le coup.
Arrivés à Doba, nouvelle pause, qui là, prit du temps, nous permettant de nous restaurer – nous n'avions pratiquement rien mangé depuis la veille – et nous dégourdir un peu après la fatigue de la nuit, l'attente et la route. Plusieurs passagers descendirent à cette étape, et le bus fut délesté d'une portion copieuse des paquets qui le coiffaient, ce qui soulagerait d'autant nos chers amortisseurs. D'autres voyageurs prirent les places qui s'étaient libérées, on amarra de nouveau la bâche qui sert à maintenir les paquets sur le toit du bus, puis nous suivîmes la direction de Koumra.
A Péni, village situé sur notre itinéraire, le bus s'arrêta pour déposer un voyageur. L'aide du chauffeur monta sur la galerie pour descendre les sacs, et soudain le chauffeur entra dans une colère éruptive qui mit longtemps à se calmer. Il engueula copieusement son aide et le voyageur et refusait de repartir. Je ne comprenais pas ce qu'il disait, mais c'était très sérieux. Valentin finit par m'expliquer que l'homme qui venait de descendre du bus transportait dans son charroi de l'alcool destiné à être revendu. Or, le chauffeur disait qu'il refusait toujours de transporter de l'alcool dans son bus, car celui-ci connaissait la panne à chaque fois que cela arrivait. Il était donc furieux contre son aide, qui connaissait cette singularité du bus, et qui avait malgré tout accepté de prendre à bord ce voyageur avec ses maudits paquets, et contre celui-ci, à qui il demandait de payer les cinquante mille de la réparation. Je dois avouer que Valentin et moi transportions deux bouteilles de « whisky » – j'écrirai un jour au sujet des alcools que l'on vend ici, et qui sont importés du Cameroun : en d'autres temps sous d'autres cieux, on appelait cela frelater – que nous prévoyions d'offrir à nos hôtes à Moïssala, et nous espérions n'être pas, par là, coupables de la panne au même titre que ce revendeur. L'homme finit par faire le tour du bus pour venir à la hauteur du chauffeur, à qui il serra la main en lui adressant quelques mots. Je ne sais pas si cela lui permit de lui glisser un billet, ou si la poignée de main et les excuses suffirent à montrer sa bonne foi, mais l'affaire s'arrêta là et le bus repartit, allégé, ou pour mieux dire soulagé.
Car en dépit de la colère du chauffeur, nous tenions l'explication de notre panne, et cela assurait en quelque sorte que la suite du voyage serait sans problème. Et même si ma culture m'amène à regarder ces explications avec incrédulité, la conviction avec laquelle le chauffeur s'était emporté et l'espèce d'assentiment que son ire rencontrait chez certains passagers m'incite à ne pas trop en rire. Ne fût-ce que sur un plan pragmatique, cette explication avait le mérite d'en être une, et l'harmonie troublée retrouvait par là-même son équilibre, l'ordre était rétabli, l'injustice disparaissait. Rationnellement, je pense qu'il suffisait de regarder le bus pour comprendre qu'une telle panne était non seulement probable, mais prévisible. D'autant qu'il venait, deux jours avant, de faire le même trajet en sens inverse, et n'avais pas été révisé. Mais ce caractère probable n'explique pas pourquoi c'était justement ce jour-là, à cet endroit-là que le bus avait connu la panne, compromettant notamment la participation de chacun aux festivités. L'explication par le transport d'alcool, qui transgressait un interdit acquis, avait le mérite, en revanche, de fournir une raison identifiable, ce qui est beaucoup plus satisfaisant et même rassurant pour l'esprit. En particulier, cela signifie qu'il n'y a pas d'arbitraire, ce qui serait le comble de l'injustice, ni de hasard, ce qui serait le comble de l'impuissance – or, Dieu ne peut être injuste ni impuissant et la référence à Dieu pour la majorité des tchadiens, qu'ils soient musulmans ou chrétiens, est essentielle.
Nous arrivâmes à Koumra, où nous fîmes une étape supplémentaire. Ensuite, le bus prit un détour au lieu de bifurquer dans Koumra sur la piste, afin de gagner quelques kilomètres de goudron et récupérer une autre piste un peu moins longue, ce qui avait pour objectif de ménager un peu les suspensions – tout de même.
Le goudron entre Koumra et Bédaya et un vrai billard et le plus confortable de notre voyage consista dans cette portion, en prélude à la dernière partie qui était donc cette fameuse piste.
Je crois pouvoir affirmer que l'on n'a pas voyagé en Afrique si l'on a pas connu la piste. J'ai encore le souvenir de celles du Burkina Faso, et je pense que c'est ici de la même eau. A l'origine, une piste est adaptée pour des véhicules se déplaçant lentement, comme des attelages, des vélos, des piétons. Mais il y a longtemps que les principaux usagers ne sont plus si bucoliques, qu'ils sont au contraire motorisés, avancent vite, et flinguent ça sans ménagement – les gros porteurs au premier chef, sans parler de la saison des pluies qui à un désastre en ajoute un autre, en favorisant l'apparition des ornières, de la « tôle ondulée » et des trous parfois profonds. La piste est donc un véritable chaos de creux, de bosses, de secousses – et de poussière lorsque l'on croise un véhicule. Pour parcourir les soixante-dix kilomètres environ, cela nous prit deux à trois heures.