Overblog Tous les blogs Top blogs Associations & ONG
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars

Publicité

Voyage à Moïssala - 5

Pendant de longs kilomètres, le paysage présente la même aridité la même végétation de brousse aux arbres rares, et qui pourrait parfois évoquer le maquis. Puis, vers Bongor, tout change et ce sont d'immenses et vertes étendues qui se déploient, évoquant davantage la savane. De grands champs s'allongent vers l'horizon, des plantations de riz verdoient, et des arbres plus imposants et touffus apparaissent, ponctuant les lointains de leurs silhouettes majestueuses. De loin en loin, des panaches de fumée s'élèvent, assez spectaculaires, surtout lorsque le soir tombe. On brûle ainsi les champs pour fertiliser les sols, et cela s'étend sur des surfaces souvent immenses, car rien n'empêche vraiment le feu de se propager.

A mesure que l'on progresse vers le sud, la végétation s'épaissit et ce sont alors des manguiers qui dominent le paysage. Moïssala est rempli de ces arbres qui constituent une source non négligeable de revenus. Vers Koumra, la terre prend une couleur rouge.

Notre première halte eut lieu à Koundoul, pour une pause cigarette et toilettes. En l'occurrence, l'un des passagers du bus demanda à un gamin dans la rue de nous indiquer où nous pouvions nous soulager, et tous ceux qui en éprouvaient le besoin entrèrent dans la concession indiquée par le môme pour en utiliser les commodités, femmes et enfants en tête.

A Bongor, nouvelle pause, d'un quart d'heure cette fois-ci, ce qui nous donna la possibilité de nous restaurer légèrement de viande grillée. Le chauffeur annonça le départ en jouant du klaxon avec insistance, et une fois les passagers remontés, le bus repartit. Mais au bous de cinquante mètres, certains d'entre nous aperçurent d'autres passagers du bus encore attablés dans une gargote du bord de la chaussée, et le bus dut s'arrêter et le chauffeur, passablement impatienté, redonna du klaxon, tandis que les concernés se hâtèrent de nous rejoindre pour sauter à bord.

Puis l'une des parties les plus pénibles du voyage commença. Le goudron entre Bongor et Kélo est dans un état désastreux. De larges trous mutilent l'asphalte comme une lèpre et les véhicules sont obligés de ralentir sans cesse, de faire des écarts afin de contourner ces creux, et les amortisseurs sont mis à rude épreuve. Du coup, pour parcourir cette distance, qui représente une centaine de kilomètres, il nous fallut de à trois heures de cahots fatigants. Une fois ou deux, le bus gîta franchement, et des passagers ne purent réprimer des exclamations de crainte.

A Kélo, pause rituelle, la nuit étant tombée. A chaque halte, une nuée d'enfants et de jeunes filles se pressent autour du bus pour proposer leurs marchandises. Bâtons de canne à sucre, boissons, mouchoirs, gâteaux, noix de kola, cigarettes, tubercules, bonbons, objets divers, … Ils insistent assez pesamment, et il faut parfois se frayer un passage parmi eux pour descendre du bus ou y remonter. Et même une fois assis, ils viennent à votre fenêtre pour tenter de vous fourguer quelque chose.

Après Kélo, le goudron redevient meilleur, et nous roulâmes jusqu'à Moundou sans histoire. Là, nouvelle halte, puis nous reprîmes la route. Peu après Moundou se trouve un pont à voie unique, qui ne peut être franchi qu'alternativement dans un sens et dans l'autre. Nous nous y engageâmes derrière un camion énorme qui avait tout juste la largeur pour passer. Nous arriverions très tard à Moïssala, mais, hormis la partie de piste qui couvrait les soixante-dix à quatre-vingt derniers kilomètres, le plus dur était passé.

Quatre ou cinq kilomètres après ce pont, choc sous le bus. Le directeur de l'agence adressa en arabe tchadien quelques mots interrogatifs au chauffeur qui le rassura. Mais un second choc, plus fort, eut raison de son optimisme, et il dut ranger le bus sur le bas côté, afin de vérifier ce dont il s'agissait. Nous venions de casser la suspension avant, côté chauffeur, et il fallait réparer avant de pouvoir repartir. Il était environ vingt heures, et nous étions en pleine brousse.

La suspension fut donc démontée et l'on partit en hâte, en moto – clando ou parent d'un passager – à Moundou pour la faire ressouder. Les passagers étaient descendus du bus, et certains commencèrent à s'étendre à même le goudron, afin de somnoler et de détendre leurs membres engourdis, en attendant la réparation. Mais à vingt heures, même à Moundou qui est considérée comme la capitale économique du Tchad – ce qui serait moins vrai aujourd'hui qu'il y a quelques années – les ateliers ne tournent plus, et il fallut nous résoudre à attendre le lendemain matin.

Il commençait à faire frais, et la certitude que nous passerions la nuit sur place s'imposant, un à un nous commencions à remonter dans le bus pour y dormir un peu plus au chaud. Un feu fut également allumé, qui brûla jusqu'au matin. J'eus la chance de remonter suffisamment tôt dans le bus pour avoir une place plutôt meilleure que beaucoup, ayant la possibilité d'être assis à ma place et de pouvoir allonger les jambes. Mais au bout d'un moment, une femme s'assit sur un siège à côté avec son enfant sur ses genoux. Je passai donc la nuit avec les jambes par-dessus les siennes, en essayant de ne pas l'écraser, tandis que son enfant me donnait régulièrement des coups de pieds dans les côtes, et sentait la pisse, ayant probablement manqué de patience au cours de notre route pour faire autrement que sur lui. Je dormis donc mal, entre le froid et ce voisinage parfois remuant. Sans compter le directeur de l'agence qui s'était ménagé un bivouac à l'avant et qui se leva plusieurs fois au cours de la nuit, ce qui l'obligeait à enjamber notre rangée, les autres voyageurs qui montaient ou descendaient, discutaient parfois, et les petits enfants faisant le voyage avec leur mère qui se mettaient régulièrement à chouiner puis pleurer, et cela se propageait de l'un à l'autre comme un cri de ralliement qui mettait du temps à retomber.

Au petit matin, l'espoir de repartir revint, la perspective de trouver enfin un soudeur à Moundou redevenant crédible. Le feu de camp allumé la veille remplissait bien son office et plusieurs personnes étaient déjà attroupées autour quand je m'en approchai, les femmes accroupies ou assises à côté, les hommes debout. Un motard surgissant du froid matinal s'arrêta auprès du bus et sortit de son sac une thermos de café et des gâteaux de son sac, avec quelques verres. Nous fûmes donc quelques uns à apprécier avec gratitude cette bonne âme, qui venait de Moundou et était en fait le parent de l'un des passagers qui avait eu la présence d'esprit – saint homme, sois trois fois béni – de lui téléphoner pour qu'il nous apporte ce frugal mais bienfaisant petit-déjeuner.

Cependant, l'heure tournait et la réparation n'arrivait pas. Surtout, deux questions revenaient. Arriverions-nous à temps pour la cérémonie d'ouverture ? Et, plus important peut-être, pourquoi cette panne ? Pourquoi nous ? Est-ce que Dieu voulait nous mettre à l'épreuve, nous enseigner quelque chose, ou nous protéger d'un malheur plus grand ?

Nous ne tarderions pas à le savoir.

Publicité
Voyage à Moïssala - 5
Voyage à Moïssala - 5
Voyage à Moïssala - 5
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article