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"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars

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Voyage à Moïssala – 3

Huit heures du matin étaient déjà passées.

Nous achetâmes une palettes de bouteilles d'eau en prévision des heures de route. Pour soigner son mal de ventre, Valentin mâchait une noix de kola et buvait un Coca-Cola. L'attente durait et certains voyageurs commençaient à montrer des signes d'impatience. L'un d'eux, peut-être excédé par l'attente se lança dans une altercation avec notre chauffeur et l'empoigna par le col, ce qui provoqua un attroupement. D'autres personnes s'interposèrent et le calme revint. Neuf heures passèrent, puis dix heures, et toujours aucun signal de départ. Les paquets et bagages étaient réaménagés au sommet du bus, N'Djamena s'animait et le soleil commençait à nous réchauffer un peu. Il paraît que nous attendions une dame allée à Kousseri, de l'autre côté du fleuve au Cameroun, chercher ses bagages, et qui restait injoignable. N'empêche, la journée avançait et ce départ, imminent à sept heures du matin, paraissait encore bien incertain. On vidangea le bus, et fit quelques réparations – peut-être cela expliquait-il également en partie notre retard. Un autre bus, garé à côté du nôtre, était également en cours d'affrètement et l'on entendit aussi que nous l'attendions pour faire route avec lui – ce qui s'avéra faux. La vraie raison de ce retard ne m'est jamais parvenue, toutes les explications paraissant un peu fantaisistes. Le plus plausible serait que les responsables de l'agence attendaient que le bus fût rempli pour partir, et les candidats au départ arrivaient quand ils arrivaient. Toujours est-il que l'attente, comme le voyage allait amplement le confirmer, fait partie des expériences ordinaires ici, avec ou sans explication. Simplement attendre.

Au bout d'un certain temps, tous les passagers grimpèrent dans le bus, et un aide du chauffeur mit le moteur en route. Mais pas de joie excessive. Ce n'était pas encore le départ. Le moteur ronronna, ou pour mieux dire cracha, toussa et tourna pendant encore de longues minutes, et nous ne partions pas. D'ailleurs, le moteur ne fut pour ainsi dire jamais coupé pendant toute la durée du voyage. Le plein de gazole était fait moteur allumé, de même que les pauses. Lorsque le moteur s'arrêtait, ce qui arriva deux ou trois fois lorsqu'il cala, il fallait ouvrir le capot, situé sous les premiers sièges à l'avant, autrement dit faire descendre les passagers concernés, envoyer une giclée de liquide démarreur, puis faire refermer le capot et faire remonter tout le monde. Durant cette opération, qui fut nécessaire également plusieurs fois pour remettre de l'eau dans le radiateur – cette fois-ci moteur allumé, bien sûr – la température à l'intérieur de la cabine montait de plusieurs degrés et il fallait attendre patiemment qu'il fût refermé pour retrouver une température décente.

Finalement, un ultime passager fut inscrit sur la liste, soi-disant en remplacement de la dame de Kousseri, et il monta à bord. J'étais pour ma part installé au deuxième rang, ce qui est une place plutôt avantageuse pour voir la route et profiter des exhalaisons brûlantes du capot ouvert. Notre bus enfin s'ébranla (ce n'est pas une figure de style) vers dix heures trente.

Notre itinéraire serait le suivant : N'Djamena, Bongor, Kélo, Moundou, Doba, Koumra, Bedaya, Moïssala. L'arrivée à Moïssala était prévue pour la nuit, probablement vers vingt-deux heures. Mais Dieu sans doute avait décidé de nous apprendre la patience et l'humilité...

A chacune des grandes étapes mentionnées, nous faisions une courte halte, au plus un quart d'heure – enfin... un quart d'heure annoncé, pour nous restaurer, étirer nos membres endoloris pas la station assise et aller aux toilettes, ou dans un endroit en tenant lieu.

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