"Quand on aime il faut partir" - Blaise Cendrars
Je dois confesser que j'ai rarement été aussi mal assis aussi longtemps, même dans le TGV Paris-Quimper. Le premier siège que j'occupai était un strapontin qui me permettait d'avoir une bonne vision de la route, ce qui était plutôt agréable. Mais au bout d'un certain temps, je ne sus plus comment m'asseoir pour ne pas avoir mal aux fesses. Je finis par utiliser mon pull comme coussin de fortune (d'infortune, devrais-je dire), mais ce ne fut qu'un pis-aller, pas vraiment plus confortable. Valentin, coincé dans son siège à côté de la fenêtre, souffrait du genou. Après Bongor, nous échangeâmes finalement nos sièges, ce qui atténua peu notre inconfort. Mon sac n'était pas très volumineux, mais je n'avais pas la place de le garder sur mes genoux. Il passa donc le voyage entre ceux d'un voisin qui eut la patience de le subir pendant tout le trajet.
Donc, le bus quitta N'Djamena et après quelques circonvolutions dans la ville, prit la direction de Walia, de l'autre côté du fleuve. Le franchissement du Chari, du Logone à Moundou, comme de toutes les rivières et fleuves que nous avons traversés, offre une beauté saisissante. Les habitats et activités humaines se mêlent à une nature rétive à la domestication, et si les fleuves sont coupables de désastres après la saison pluvieuse, c'est un sentiment d'harmonie qui domine lorsqu'on contemple leur cours majestueux.
Le goudron s'étire à travers le pays en traversant de nombreux villages, plus ou moins étendus. A mesure que nous nous éloignions de la capitale, les véhicules se faisaient de moins en moins nombreux. Les règles de conduite restent en revanche à peu près les mêmes qu'en ville : « Attention, j'arrive ! » C'est assez impressionnant lorsqu'il s'agit de dépasser un gros porteur et qu'un véhicule aussi déterminé que vous arrive en face. D'autre part, le klaxon a plusieurs fonctions, en particulier celle d'avertir les autres usagers que vous arrivez afin qu'ils gardent leur droite, mais également celle d'adresser un salut amical aux chauffeurs de bus croisés au cours du voyage. Mais par-dessus tout, il est mis à contribution de façon énergique lors de la traversée de ces villes et villages que franchit le bitume. En effet, ceux-ci sont toujours populeux. Les bords de la chaussée sont occupés par de multiples enseignes et marchands et beaucoup de monde se presse là. Des chars à bœufs lancinent sur le côté, des charrettes tirées par des ânes y trottinent, des troupeaux parfois immenses de bœufs, de moutons, des chèvres et de la volaille traversent, des femmes portant d'incroyables fardeaux sur la tête marchent d'un pas lent ou devisent tranquillement, des gamins jouent, des hommes à vélo ou à pied vont aux champs, vaquent à leurs affaires, ou retournent chez eux. Le bus lancé comme un diable, cingle à travers la populace en donnant de l'avertisseur sonore sans relâche, incitant humains et bestiaux à s'écarter. Le chauffeur n'interrompait ses alertes qu'une fois le village dépassé. Cela me paraît une façon quelque peu brutale de signifier son passage, mais je dois reconnaître que c'est très efficace, et que cela évite les accidents. Le klaxon s'avère donc un instrument de sécurité essentiel à la conduite, et j'imagine mal ce qui arriverait s'il venait à tomber en panne.
Notre chauffeur était un homme de petite taille, à la physionomie nerveuse. Des yeux étroits dans un visage aux joues étonnamment creuses. Il se lançait parfois dans de longues conversations en arabe tchadien avec le directeur de l'agence assis à l'avant, parlant fort pour couvrir le bruit du moteur. Il était alors particulièrement prolixe et cela ne rassurait pas beaucoup certains passagers qui eussent aimé qu'il restât concentré sur sa conduite. Le reste du temps, il demeurait muet, les yeux rivés au goudron, enchaînant les noix de kola et les cigarettes afin de se tenir éveillé.